La méditation n’est pas une fuite : c’est apprendre à habiter
Nous sommes plusieurs à habiter notre propre vie à une courte distance. Comme si quelques centimètres s'étaient glissés entre nous et le monde. Méditer, c’est réduire cet écart.
Il pousse la porte de l’épaule, le sac d’épicerie pendu au creux du coude. Dépose ses achats sur le comptoir. Range les œufs, le café. Les épinards qui, ayant affronté le froid de l’hiver, ramollissent sous l’effet de la chaleur. Il se verse un verre d’eau, s’appuie contre l’évier, regarde la lumière de fin d’après-midi tomber sur le mur d’en face.
Et c’est là que la chose le rattrape. Il n’a pas souvenir d’être revenu. Il se souvient, oui, d’être sorti. Du souffle d’air froid sur ses joues en passant la porte de l’épicerie. Puis, plus rien. Dix, vingt minutes peut-être se sont passées sans lui. Quelqu’un était bel et bien revenu, quelqu’un avait bel et bien marché jusqu’ici, traversé deux rues, évité un nid-de-poule. Mais lui, où avait-il été pendant ce temps ?
Le téléphone vibre et la vie reprend son cours. Une impression reste, cependant, qui cette fois ne se laisse pas chasser. Combien de matins enchaînés avec cette impression latente de toujours revivre le même ? De soirées perdues à tromper l’ennui ? De journées à vivre parmi les autres, en s’y sentant étranger ?
Nous sommes plusieurs à habiter notre propre vie à une courte distance. Pas tout à fait absent·es : nous fonctionnons, nous répondons, tenons le rythme. Mais pas tout à fait là non plus. Comme si quelques centimètres s’étaient glissés entre nous et le monde. Au moment d’éteindre la lumière et de poser notre tête sur l’oreiller, il nous arrive alors de nous demander : de quoi sommes-nous en train de passer à côté ?
C’est de cela, au fond, qu’il est question quand on parle de méditation. Pas d’une technique pour mieux performer. Certainement pas non plus d’une fuite du monde. Quelque chose de plus simple, de plus fondamental aussi : méditer, c’est apprendre à habiter.

Habiter son corps
En 2010, deux psychologues de Harvard, Matthew Killingsworth et Daniel Gilbert, ont suivi plus de 2 250 personnes au moyen d’une application qui les sollicitait à des moments imprévus de la journée. Trois questions, à chaque fois : que faites-vous ? Pensez-vous à ce que vous êtes en train de faire ? Comment vous sentez-vous ?
Les résultats sont saisissants. Près d’une fois sur deux, l’esprit n’était pas là où se trouvait le corps. Pendant qu’on mange, on pense au travail. Pendant qu’on travaille, on pense aux vacances. Pendant qu’on marche, on rumine la conversation de la veille. Et ce vagabondage a un coût : les participant·es se déclaraient systématiquement moins heureux·euses lorsque leurs pensées étaient ailleurs, et ce, même lorsque cet ailleurs était neutre ou agréable.
Ce constat renverse une idée reçue. On croit volontiers que le bien-être dépend de ce que l’on fait : du métier que l’on exerce, de l’activité qui nous occupe, des gens que l’on fréquente. L’étude suggère autre chose. Le bien-être dépendrait d’abord et avant tout de notre capacité à être réellement là où nous sommes. Il tiendrait moins à la qualité intrinsèque d’une vie qu’à la qualité de la présence à cette vie 1.
C’est ici que la méditation trouve son point de départ. Avant d’être une affaire de calme, d’introspection ou de sagesse, elle est un entraînement de l’attention. On s’assoit, on porte la conscience sur quelque chose de très ordinaire : le souffle, les sensations, le poids de son corps. L’esprit s’égare ; on le ramène. Il s’égare encore. On le ramène, une fois de plus.
Et ce n’est pas un échec.
C’est le cœur de l’entraînement.
Si la pratique commence par le corps, ce n’est pas un hasard. Les pensées sont une porte d’entrée plus difficile, parce qu’elles ne tiennent pas en place. Elles partent n’importe où : vers hier, vers demain, vers une scène imaginée qui n’aura sans doute jamais lieu. Le corps, lui, ne sait pas être ailleurs. Il est toujours là. C’est sa grâce et sa simplicité. En revenant au souffle, aux sensations, au poids des choses, on revient à la porte la plus accessible par laquelle le présent peut être touché.
Le premier fruit de la pratique, c’est apprendre à porter attention. Apprendre la présence à soi, aux autres et au monde. Parce qu’on ne peut pas habiter en étant absent·e. L’attention est le seuil. C’est par là que l’on entre.

Habiter le chaos
Dans une école primaire d’Oakland, en Californie, on a proposé un jour à des élèves de cinquième année une initiation à la méditation. Quelques minutes par jour à respirer, à observer leurs sensations, à remarquer leurs émotions avant de réagir. Quand une journaliste leur a demandé ce qu’était la pleine conscience, l’un des enfants a donné sa propre définition : Mindfulness is not hitting someone in the mouth. La pleine conscience, c’est ne pas frapper quelqu’un à la gueule.
Cette définition est sans doute plus juste qu’elle n’y paraît. L’enfant ne répond pas que la méditation, c’est de rester calme, ni d’accéder à une quelconque paix intérieure. Il explique qu’il y a un moment, juste avant le geste, où l’on peut faire autrement. Un instant où l’on a le choix. C’est le deuxième fruit de la pratique.
En effet, une fois que l’attention s’est un peu stabilisée, une fois qu’on a appris à revenir au souffle, au corps, à l’instant, on perçoit plus finement ce qui nous traverse. La colère qui montait avant qu’on en prenne conscience, on en sent désormais l’amorce. L’inquiétude qui colorait toute la matinée sans qu’on sache d’où elle venait, on la voit poindre. La pensée qui revenait en boucle depuis la veille, on la reconnaît au moment où elle se fait un nid. Ce qui se produisait à notre insu est désormais perceptible.
Et en observant, on découvre quelque chose qu’il était impossible de savoir auparavant : les émotions et les pensées ont une structure. Ce ne sont pas ces blocs mystérieux et imprévisibles qui nous tombent dessus. Elles ont un commencement, un déploiement, et une fin. Elles s’intensifient, atteignent un pic, puis se dissolvent. Aucune émotion, même la plus intense, ne dure indéfiniment. Aucune pensée, même la plus envahissante, n’est permanente. Et la pratique nous le montre directement, non pas comme une idée à laquelle adhérer, mais comme un fait empirique que l’on observe.
Avec cette observation vient un déplacement subtil, mais considérable. On cesse, peu à peu, de s’identifier à ce que l’on pense ou ce que l’on sent. Avant, j’étais en colère ; maintenant, je remarque qu’une tension contracte mes épaules, qu’un sentiment d’urgence agite mes pensées et que ma respiration est plus rapide. Avant, j’étais anxieux ; maintenant, je ressens une pression qui resserre ma poitrine et une contraction de ma mâchoire que je trouve difficile à détendre. Le glissement n’est pas sémantique. C’est l’ouverture d’un espace entre soi et l’émotion. Et pas d’un espace qui anesthésie : au contraire, on sent davantage, avec plus de précision. C’est cet espace qui offre un choix. Celui de ne pas frapper. De ne pas envoyer le message. De ne pas se sentir impuissant face à ce que semblent imposer des émotions puissantes et capricieuses. Choisir, plutôt que d’être agi.
C’est cela, habiter le chaos. On ne cherche pas nécessairement à le faire taire. On n’y arriverait pas, de toute façon. On apprend à y demeurer plus confortablement, sans s’y perdre. Les pensées et émotions difficiles continueront à se présenter. La vie continuera à charrier ses tempêtes. Mais on pourra rester. Sentir, observer ce qui se passe. Et choisir, dans l’espace que la pratique a ouvert, comment habiter même les heures les plus tumultueuses de nos existences.

Cohabiter
En 1973, deux psychologues de l’Université de Princeton, John Darley et Daniel Batson, ont mené une expérience devenue célèbre. Ils ont demandé à des étudiant·es en théologie de préparer un court exposé qu’elles et ils allaient présenter dans un autre bâtiment du campus. À certain·es, on assignait le sujet de discuter des perspectives d’emploi. À d’autres, on assignait la parabole du bon Samaritain — cet homme qui, dans l’évangile, s’arrête pour secourir un inconnu blessé que d’autres ont enjambé. Au moment de partir, on précisait à chaque étudiant·e l’urgence de se rendre rapidement à destination : « Vous avez le temps », ou bien « Vous êtes déjà en retard ».
Sur leur trajet, sans qu’elles et ils le sachent, les chercheurs avaient placé un homme effondré dans l’embrasure d’une porte. Il toussait, gémissait, et semblait visiblement avoir besoin d’aide.
Ce qui prédisait le mieux qui allait s’arrêter, ce n’était jamais le sujet de l’exposé. C’était le temps disponible. Les étudiant·es pressé·es, même celles et ceux qui s’apprêtaient à parler du bon Samaritain, passaient devant l’homme effondré. Certain·es, littéralement, l’enjambaient.
Et le plus troublant, ce n’est pas que ces étudiant·es aient décidé de ne pas aider. C’est qu’elles et ils ne percevaient pas vraiment qu’il y avait là quelqu’un à aider. Sous la pression du temps, l’espace intérieur s’était refermé : l’homme dans l’embrasure n’était plus tout à fait un homme, mais un obstacle sur leur trajet. Pour le voir, il aurait fallu un espace qui n’était pas à leur disposition.
C’est exactement ici que la pratique offre son troisième fruit. Comme nous l’avons vu, la méditation ouvre un espace entre soi et la pensée ou l’émotion qui nous traverse. Ce même espace devient peu à peu disponible pour les autres. Ce qu’on a appris à percevoir en soi — les nuances d’une colère, le tremblement d’une inquiétude, la pression sourde d’une fatigue — on commence à le percevoir chez celles et ceux que l’on côtoie. La présence à soi devient, par extension naturelle, une présence à l’autre. Ce n’est pas une qualité morale qu’on force sur soi : c’est plutôt la même attention qui, simplement, s’étend.
Ce qui change alors, dans nos liens, est plus discret qu’on ne l’imagine. On n’aime pas davantage les gens qui nous entourent, ou du moins, pas nécessairement. Mais on les voit mieux. Quand un proche traverse une période difficile, on entend le poids dans sa voix avant même qu’il en parle, et on sait tenir compagnie. Quand une collègue déraille pour la troisième fois dans la semaine, on aperçoit, derrière l’irritation qu’elle provoque, toute la difficulté qu’elle porte, et on n’a pas besoin de l’aimer pour cesser d’en faire une ennemie. Quand un ami annonce une bonne nouvelle, on s’en réjouit franchement, sans cette pointe de comparaison qui, d’ordinaire, vient ternir la joie. Et devant ce qu’on ne peut pas réparer — la maladie d’un·e parent, la peine d’un·e enfant, l’état du monde — on apprend à demeurer sans s’effondrer, à rester présent·e là où, avant peut-être, on aurait fui ou détourné le regard.
C’est le sens plein du mot cohabiter. Pas seulement vivre côte à côte, mais véritablement habiter ensemble : partager un espace assez vaste pour que la souffrance d’un·e autre y trouve refuge, que sa joie y trouve écho, que sa présence ne soit pas un dérangement, mais une chance.
C’est là, peut-être, que la pratique révèle pleinement ce qu’elle est. Au début, on s’était assis·e pour souffler un peu, pour mieux dormir, pour calmer un esprit agité. Ce sont toutes, objectivement, de bonnes raisons. Et elles tiennent toujours, d’ailleurs. Mais à mesure qu’on avance, on découvre que cette capacité à habiter son corps, à habiter ses pensées et ses émotions, à habiter ses liens, ce n’est pas simplement une stratégie de bien-être personnel. C’est une manière de répondre à ce que la vie exige de nous. À ses douceurs comme à ses fracas. À ses nombreuses joies comme à ses nombreuses peines.
C’est cela, au fond, méditer. Pas une fuite hors du monde. Pas un repli sur soi. Apprendre, par la patience d’une pratique régulière, à habiter sa vie. Et à mesure que cette vie s’habite, à mesure aussi qu’elle devient digne d’être habitée, à habiter le monde qu’on nous a légué et dont on n’a d’autre choix que de prendre soin.

Notes
- Il convient de préciser que cette perspective ne constitue en aucun cas une négation des besoins fondamentaux liés à la survie matérielle et à la santé psychologique. La sécurité physique, l’accès aux ressources de base et la prise en compte des traumas forment le socle nécessaire sur lequel peut se déployer une véritable qualité de présence.↩